L’autodéfense féministe et l’injonction à la passivité

 

« Il faut une longue vie pour surmonter les séquelles de l’éducation. » – Jan Greshoff

Récemment j’ai eu un accrochage virtuel avec une femme qui affirmait qu’en cas d’agression, physique ou verbale, à l’encontre d’une femme, la meilleure réaction à avoir était de baisser les yeux et ne rien répondre, par crainte qu’une réponse entraîne davantage d’agressivité de la part de l’agresseur.

Cette idée est largement répandue à tous les niveaux de la société. Les personnes assignées femmes à la naissance grandissent en étant formatées à un comportement dit « féminin » qui se compose de douceur, de serviabilité, d’abnégation, et de pacifisme. « Les filles sont faibles ». De la cour de maternelle jusqu’aux instances dirigeantes en passant par la sphère familiale, scolaire, publique, professionnelle et extra-professionnelle, cette affirmation fait office de règle absolue. Les filles et les femmes sont faibles, point à la ligne. Elles sont fragiles, elles sont à protéger (par les hommes de leur famille puis leur mari).

Allons encore plus loin : ce conditionnement à la faiblesse et à la fragilité détermine la féminité et donc, son potentiel de séduction. Une femme séduisante exprime la vulnérabilité : la minceur entretenue par des régimes incessants qui altèrent la force physique ; la norme du glabre qui rappelle les corps pré-pubères imberbes ; les vêtements féminins et sexy qui sont inconfortables, entravent les mouvements (talons, jupes qui empêchent de s’asseoir où et comme on le souhaite). L’attitude d’une femme considérée comme séduisante s’inscrit dans cette logique : elle est douce, ne parle et ne rit pas trop fort (ce serait vulgaire), ne fait pas trop de sport (les femmes musclées ne sont pas séduisantes), elle est souriante, réceptive, à l’écoute.

Pour résumer, être socialement perçu-e comme féminin-e implique d’exprimer ce qui est intrinsèque à la féminité : la fragilité. De même un homme considéré comme fragile (peu musclé, mince, qui fait attention à son apparence, voire qui s’épile) est dévirilisé et ramené à la féminité, notamment par des injures homophobes et/ou transphobes.

Cette vulnérabilité inhérente à l’être-femme conditionne également nos réactions quand nous sommes confrontées au harcèlement et aux violences patriarcales : nous sommes femmes donc faibles, tout représente un danger pour nous, et surtout, nous sommes in-ca-pables. Incapables de nous défendre, incapables de nous battre. Ce déterminisme a l’œuvre depuis notre naissance inhibe nos comportements naturels d’autodéfense : les réflexes font partie de notre instinct de survie, pourtant l’éducation qui nous infériorise a tellement d’emprise sur notre psyché que nous sommes paralysées, tétanisées par notre propre intériorisation de cette faiblesse indissociable de notre féminité.

Alors que les féminises appellent à sortir les couteaux et rappellent inlassablement que la meilleure défense, c’est l’attaque ; alors que même les chiffres tendent à prouver que réagir en cas d’agression est une meilleure stratégie que de rester passive, l’idée reçue selon laquelle se défendre équivaut à se mettre en danger a encore de beaux jours devant elle.

Cette personne avec qui je me suis accrochée prétendait ainsi qu’en cas d’agression, il valait mieux rester passive, laisser faire l’agresseur, se soumettre. Cette affirmation est extrêmement dangereuse : elle encourage la classe des femmes à accepter et subir en silence la domination masculine, elle normalise le harcèlement et les agressions sexuelles en déclarant qu’il est mieux que la femme se laisse faire (se laisse tripoter, se laisse insulter, se laisse violer). Elle est encore plus dangereuse à l’aune de la justice patriarcale, qui culpabilise les femmes de n’avoir pas « assez » dit non, de ne s’être pas assez débattues. On est face à une « injonction contradictoire » comme seul le patriarcat sait en produire : injonction à la soumission d’un côté, injonction à réagir violemment de l’autre, au risque de s’entendre dire que ce n’était pas « un vrai viol ».

Cette femme, inconsciemment je présume, encourageait donc la passivité des femmes face à la domination masculine, en entérinant la faiblesse des femmes comme élément intrinsèque à leur être, donc comme une réalité immuable. Les femmes sont faibles, donc elles doivent se taire et se laisser insulter / violer / harceler.

Le plus pernicieux est que, pendant que j’expliquais les tenants et les aboutissants de cette réalité sociétale, d’autres personnes appartenant à la classe des femmes m’ont reproché de « culpabiliser les femmes qui ne se défendent pas agressivement » en cas d’agression. En d’autres termes, le fait que je réagisse face au fait qu’une femme entretient la soumission de toutes les femmes par ses propos allant dans le sens de la soumission à la violence patriarcale, est considéré comme une culpabilisation des femmes qui ne se défendent pas, alors même que les femmes ne se défendent pas à cause des idées portées par les personnes qui émettent ces injonctions à la passivité.

Nous sommes devant un cas grave de dissonance cognitive collectif de toute la classe des femmes. Conditionnées à ne pas se défendre, elles culpabilisent de leur propre passivité ; mais quand une femme leur dit « Vous êtes capables, vous pouvez vous défendre si vous apprenez à le faire », cette femme devient le réceptacle de la frustration des femmes qui ne se défendent pas -la grande majorité- et c’est elle qui est accusée de culpabiliser les femmes ! Paradoxe pervers qui ne peut se résoudre que par l’appréhension collective de la force réelle des femmes : nous SOMMES fortes, et si notre force physique ou psychologique a été brisée, nous avons la capacité d’apprendre à nous reconstruire.

Il existe des formations en autodéfense précisément féministes, qui apprennent autant les bons réflexes à avoir physiquement, tout comme elles abordent également l’aspect psychologique spécifique au harcèlement sexiste, en cela qu’il touche à des mécanismes inhibiteurs profondément ancrés ; de plus elles ont le mérite de s’adapter à la morphologie des femmes petites et/ou menues (car oui, l’autodéfense est abordable par toutes, y compris les femmes qui ne sont pas totalement valides, y compris par les femmes ayant une faible musculature).

Il ne faut surtout pas que cette inhibition des réflexes instinctifs chez les personnes socialisées comme femmes devienne identitaire : on constate qu’un grand nombre d’entre elleux revendiquent cette faiblesse au cri de « Oui mais moi je ne sais pas / Je n’ose pas / Je suis menue, je n’ai pas beaucoup de muscles ». Or TOUTES les femmes, qui à l’heure d’aujourd’hui savent se défendre et ont acquis la confiance en elles nécessaire pour réagir agressivement à une éventuelle agression, toutes sans exception, ont dû apprendre à surmonter les mécanismes induits par l’éducation et la socialisation genrée ; en outre, elles n’ont pas toutes des corps particulièrement imposants ni musclés.

Les hommes nous harcèlent, les hommes nous agressent, les hommes nous tuent. Le raisonnement qui conduit à estimer qu’il est plus dangereux de réagir à une agression que de la subir en silence est parfaitement dépourvu de logique. Il ne s’appuie que sur l’idée reçue et très profondément ancrée selon laquelle les femmes par nature sont des êtres faibles et incapables de toute réactivité et de toute compétence physique.

Or le fait de participer à répandre cette idée constitue la chape de plomb qui perpétue l’inhibition des réflexes qui sont en nous. Nous sous-estimons notre force individuelle et nous sous-estimons notre force collective. Je suis de celles qui aiment à rêver d’un jour où toutes les femmes se réveilleront et décideront qu’elles sont fortes ; de celles qui croient fermement que si toutes les femmes se rebellaient contre l’ordre patriarcal, et si elles se rebellaient physiquement, si les hommes risquaient un bon gros cocard ou une dent en moins quand ils harcèlent ou agressent des femmes, alors ces agressions diminueraient. Le système qui permet ces violences machistes repose entièrement sur le fait que les femmes n’aient pas suffisamment confiance en elles pour se défendre ; il est perpétré par des femmes qui ont tellement intériorisé leur propre faiblesse qu’elle en est devenue un réflexe identitaire et une composante immuable de leur être (comme si, quand on ne sait pas faire quelque chose, on ne pouvait pas l’apprendre).

Enfin, il est complètement insensé et pervers d’accuser une femme qui encourage les autres femmes à déconstruire leurs propres mécanismes inhibiteurs, de culpabiliser les femmes de ne pas savoir se défendre, a fortiori quand on a la certitude que cette femme, qui affirme sa propre capacité à se défendre et encourage les autres en ce sens, est elle-même passée par sa propre déconstruction.

Ce billet est un appel à une prise de conscience collective adressé à toutes les personnes ayant été assignées femmes, qui subissent l’injonction contradictoire patriarcale en plus de la culpabilisation de la société quand iels sont victimes d’agressions, et l’auto-culpabilisation induite par leur propre non-réactivité. Nous sommes fortes, nous sommes capables, et nous pouvons apprendre ce que nous ne savons pas encore. Demain est un autre jour, et il faut un long travail sur soi pour défaire tous les mécanismes de tétanisation, d’auto-censure, que nous avons intériorisé ; cela ne fait pas de nous des faibles ni des soumises, en revanche, nous devons absolument nous rebeller contre toute tentative de nous rabaisser au rang d’inférieures, à savoir les injonctions à la passivité, qui nous font croire que nous sommes incapables de nous défendre ou pire, que se défendre nous mettrait en danger, quand ce danger est intrinsèque à notre condition de femmes dans le patriarcat ; tous les jours des femmes sont agressées, violées, assassinées. Le danger est déjà là, il est à nos portes, il nous suit à chacun de nos pas, il rythme nos respirations. Le danger ne vient pas de notre refus de nous soumettre, au contraire, il vient de notre soumission inconsciente, de notre acceptation de notre propre infériorité, quand bien même celle-ci n’a rien de naturel, et surtout, n’a rien d’immuable.

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