Être Charlie ou être féministe

Les faits

Le 7 Janvier dernier, un attentat sanglant était commis contre les caricaturistes responsables de « blasphème » pour avoir représenté le prophète musulman Muhammad. Revendiqués par l’état autoproclamé « Islamique » Daêsh, ainsi que par l’organisation terroriste Al Qaeda, les évènements survenus dans les locaux, et précisément visant la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, ont laissé tout le pays dans un état de choc bien compréhensible. Les terroristes auto-revendiqués « islamistes » (bien qu’ils ne soient représentatifs ni de l’Islam, ni des musulman-e-s) ont ouvert le feu à l’arme lourde sur les auteurs et autrices de ce qu’ils interprètent comme un blasphème, laissant un pays entier meurtri et sous le choc.

Pour la première fois depuis des années, la population se trouvant sur le territoire français, est rappelée à la réalité internationale. Les conséquences de conflits qui se déroulent à plusieurs milliers de kilomètres se répercutent concrètement dans notre pays que l’on croit « en paix ». Pour les résident-e-s du territoire, c’est un électrochoc, un rappel que la menace est réelle, présente, et que les terres occidentales ne sont guère à l’abri des conflits qui ravagent le proche comme le moyen Orient.

Et c’est une vague, une vague de protestation et de contestation nationale qui s’est soulevée, ce mois-ci, sous le slogan de ralliement « Je suis Charlie ». Spontanément (alors que malgré les ravages environnementaux, les expulsions d’élèvEs en cours de scolarité, les maltraitances envers les immigré-e-s, les sans-papier-e-s, les rroms et les prostituées, les agressions racistes et sexistes quotidiennes, les masses se soulèvent difficilement, par chez nous) le pays entier s’est rallié et uni pour célébrer le principe d’égalité et de liberté, du moins la liberté de ne pas se faire tirer dessus à l’arme lourde pour un dessin.

Cependant, il était à prévoir, et ça s’est produit, la récupération à des fins politiques, l’hypocrisie, la mauvaise foi. Le deuil national qui a suivi ces meurtres, commémoration nationale et légitime de la mémoire de jeunes gen-te-s innocent-e-s, indignation populaire face à la violence et l’injustice de leur mort, face à la barbarie, s’est soldé comme on pouvait le prévoir par un bal des hypocrites (coucou Netanyahou et MLP!), une récupération politique parfaitement opportuniste et insultante pour la mémoire des victimes.

On a vu, sourire en coin, rallier la cause de l’hebdomadaire, celles et ceux-là même qui lui faisaient des procès quelques mois auparavant. La frange conservatrice ainsi que le front national et son électorat, tous deux régulièrement pointés du doigt par Charlie Hebdo, se sont ironiquement solidarisés du mouvement de soutien, mettant pour une fois leur ego de côté pour se donner la main dans la haine des musulman-e-s.

Phallocrates croyants contre phallocrates athés

Mais il est un soutien à Charlie Hebdo bien pis que celui des droitard-e-s réactionnaires et des citoyen-ne-s bien pensant-e-s : le soutien des féministes. Arguant du motif pour lequel Charlie Hebdo a été attaqué, à savoir que la liberté d’expression, et surtout la liberté de critique des religions, est un cheval de bataille commun, elles se sont spontanément revendiquées du mouvement « Je suis Charlie », allant jusqu’à arborer la même photo de profil noire et blanche, et ce, y compris parmi les plus radicales. A l’heure où les Femen ont fait ressurgir le délit de blasphème en France, oublié depuis 1789 (!), la sphère féministe se sent particulièrement menacée par le spectre des obscurantismes. Se sentir concerné-e-s par cette attaque contre le journal Charlie est naturel et légitime, car elle remue les craintes d’une société qui a du mal à construire une laïcité saine, entre relativisme culturel et racisme institutionnel.

En effet s’il est une chose à craindre pour le droit des femmes, ce sont les religions et leurs disciples. Là-dessus toutes les féministes tombent d’accord, c’est la lutte contre l’ordre moral et religieux qui a permis les premières avancées féministes en termes de droits, et de libertés. C’est par le rejet de la religiosité que le progrès est arrivé et, par ces temps d’obscurantisme, c’est par la religion que la menace revient. Pourtant, si la laïcité était en soi un gage de féminisme, l’égalité aurait été inscrite dans le marbre de la constitution en 1789, année de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il n’en fut rien, et la raison est simple : les hommes luttent et acquièrent l’égalité pour eux-mêmes, la liberté pour eux-mêmes. Quand le droit de vote est devenu soi-disant “universel” (comprendre : le vote n’est plus censitaire), cette universalité se faisait sans les femmes. Il en va de même aujourd’hui : celleux qui se soulèvent contre l’ordre religieux ne sont pas les allié-e-s du féminisme, la liberté qu’ils défendent n’inclut pas la liberté des femmes.

Cependant, il serait bon que les féministes ne cèdent pas à la panique ni à l’effet de groupe, tant le piège est énorme. Si on peut se sentir légitimement menacé-e dans son intégrité physique et morale par de tels évènements, on ne peut pour autant effacer d’un revers de main le passif ouvertement misogyne et scandaleusement cynique du journal en question. Leurs dernières couvertures ont suscité de lourdes polémiques.

L’hebdomadaire s’est régulièrement illustré par son « humour » de dominant, notamment en se moquant des violences conjugales et de l’impunité des conjoints violents :

IMG0

En riant du sort des lycéennes enlevées par Boko Haram

IMG2

Ou encore en tournant en dérision la marchandisation du corps des femmes, le tout, teinté de racisme et d’homophobie

IMG1

Ces unes, parmi d’autres, décriées par les associations féministes et antiracistes, nous ont bien appris que pour le journal Charlie, il est normal et amusant de rire de l’oppression des femmes, et plus précisément des femmes opprimées par les mêmes obscurantistes qui les ont attaqués.

La problématique est essentielle, elle ne peut être occultée au motif de la cause nationale ou de la cause commune. On ne peut faire l’impasse sur de tels écarts misogynes et racistes décomplexés quand on connaît la difficulté pour les femmes d’avoir de la crédibilité et d’obtenir justice. En matière de viols, et de violences conjugales précisément. En faisant son humour et son business sur le mépris des femmes opprimées, Charlie Hebdo a manifesté qu’il appartenait à la classe dominante, et qu’il s’en revendiquait. Le mépris qu’il affichait pour les femmes en général et celles victimes de violences misogynes en particulier, devrait suffire à dissuader les féministes, et a fortiori les féministes radicales, de lui vouer leur soutien sans failles. La cause nationale est intrinsèquement liée à l’idéologie de la « nation » pour qui la liberté d’expression passe par la misogynie, le racisme et l’homophobie les plus criants. On vit dans un système patriarcal et raciste ; la solidarité nationale reste une solidarité envers ce système, et les féministes sont bien promptes à ranger leurs revendications dans leur poche pour donner la main aux patriarches dans le grand tintamarre médiatique (on appelle ça « hurler avec les loups »).
Médias et état policier ont été prompts à récupérer l’évènement à des fins populistes et électoralistes. Sous un seul mot d’ordre, celui de la cohésion nationale, tou-te le monde est fortement invité à « être Charlie ». Une véritable inquisition a été lancée, une traque à tou-te-s celles et ceux qui auraient le malheur de ne pas être Charlie : dénonciation à la police, accusations de faire l’apologie du terrorisme, soupçon de haute trahison. Et tout ce beau monde s’est jeté à corps perdu dans la gueule béante du loup. Si on n’est pas Charlie, on est un-e terroriste. Le monde est devenu binaire, les médias ont cloisonné le débat comme ils savent si bien le faire, laissant peu de place pour les voix dissidentes et les mouvements de protestation alternatifs.

Le monde est devenu binaire et les gen-te-s doivent choisir : être Charlie, ou être un-e traîtr-ess-e à la nation, un-e terroriste en puissance, un-e « islamiste » inavoué-e. A tel point qu’on en vient à faire des procès à des enfants, à les lyncher et les humilier au sein de leur école et à les trainer au commissariat, parce qu’ils ne sont pas Charlie. Quand on leur demande, ils ne savent même pas ce que « terroriste » veut dire. Voilà où on en est : ne pas reconnaître le droit de phallocrates racistes et privilégiés dans un système patriarcal et blanc, ne pas reconnaître leur droit de chier sur les opprimé-e-s ; ne pas vouloir se rallier à eux quand on est soi-même de la classe de celles et ceux qui se font chier dessus, c’est « faire l’apologie du terrorisme ». Et pourtant, cette dangereuse pensée unique devrait faire réfléchir celles et ceux qui se revendiquent de la « liberté d’expression » : c’est aussi la liberté de ne pas être d’accord avec vous. Quand je vois des (ex?) camarades scander haut et fort « Je suis Charlie » ou pire : « Je suis féministe donc je suis Charlie », j’ai envie de hurler. Ne voient-illes pas le gouffre béant qui s’ouvre sous leurs pieds, ne voient-illes pas l’éteau qui va se refermer ? Que si leur solidarité  envers l’hebdomadaire parte d’une bonne intention (dont l’enfer est pavé), celle-ci ne fait que diluer la cause féministe dans une idéologie prétendument “supérieure”, “plus importante”.

On a assisté à des aberrations visuelles et auditives, pour celles et ceux qui ont, comme moi, fébrilement allumé leur télé pour la première fois depuis des mois : des camions de CRS en file indienne, un défilé digne d’un quatorze juillet, ont été accueillis par des tonnerres d’applaudissements. Des hommes et des femmes de tous âges ont été interviewés, la majorité descendait dans la rue pour la première fois. Citation : « A 60 ans, je manifeste pour la première fois, parce que cette fois c’est toute l’humanité qui a été attaquée. » Voilà comment se résume l’affaire Charlie, voilà ce qui nous est martelé depuis deux semaines par tous les moyens. L’humanité toute entière, à travers cet attentat, aurait été attaquée. Quand Zyed Benna et Bouna Traoré étaient tués par la police en toute impunité, quand Boko Haram kidnappait des centaines de jeunes femmes parce qu’elles étudiaient, quand les frappes Israéliennes sur la bande de Gaza s’intensifiaient l’été dernier, l’humanité n’était-elle pas attaquée ? Quand on sait que, la même semaine, Boko Haram faisait deux mille morts au Nigeria, cette déferlante « citoyenne » frôle l’indécence.

Médias et politiques ont œuvré de concert, pour construire un sentiment factice d’unité et de cohésion nationale, élaboré à partir de la peur de l’autre et de la crainte du lendemain. Et en créant cette unité nationale, en organisant des minutes de silence dans les institutions publiques, en défilant dans les rues de Paris et de province, ils ont fabriqué deux camps, supposément opposés, chacun retranché dans ses positions : d’un côté le réseau dit « islamiste », composé notamment de Daâsh (l’état autoproclamé, à cheval sur l’Irak et la Syrie), Boko Haram et Al Qaeda, les deux principales organisations terroristes à ce jour ; de l’autre, les laïques, les démocrates, la République et ses citoyen.ne.s. Tou-te-s celleux qui se revendiquent contre la barbarie terroriste se doivent de se revendiquer du mouvement citoyen. Ce clivage volontairement et facticement binaire est largement utilisé pour maintenir un carcan idéologique autour de l’attaque contre Charlie : cette attaque est terroriste, dirigée contre la liberté d’expression, soit on est pour la liberté d’expression, soit on est contre, donc soit on est avec Charlie, soit on est avec les obscurantistes. Le raisonnement est simple, hermétique, facile. C’est « nous » contre « eux ». Dans cette logique simpliste, dire « Je ne suis pas Charlie » équivaut à dire « Ils l’ont bien mérité ».

Le sentiment de cohésion et de ralliement étant construit sur la peur du terrorisme, les féministes ne doivent surtout pas céder à la panique et rallier les rangs des soutiens à Charlie. En réalité, les femmes n’ont pas tant à craindre les attentats ponctuels de quelques fanatiques égarés ; elles ont bien plus à craindre du terrorisme quotidien, permanent, des hommes contre les femmes. Quand plus de deux cent femmes sont violées par jour, quand plus de deux cent femmes sont tuées par an, quand le harcèlement dans la rue est quotidien pour l’écrasante majorité d’entre noues, quand les catholiques réactionnaires veulent faire reculer nos droits chèrement conquis, le terrorisme est déjà là et bien présent. Et ce terrorisme-là n’est pas exercé par des barbus armés jusqu’aux dents et venus d’un monde fantasmagorique et lointain ; il est exercé par nos amis, nos frères, nos concitoyens, il est exercé par des hommes comme Wolinski ou Charb, il est exercé par Charlie Hebdo.

Encore une fois, dire que ce terrorisme-là, le terrorisme sexiste exercé par les laïcards misogynes, serait moins pire que le « vrai » terrorisme, celui des lance-roquettes et des kalashnikov, c’est dire que les morts des femmes valent moins que les morts des hommes.

En réalité il n’y a pas deux camps mais trois, et les féministes sont le troisième. Nous nous battons quotidiennement contre le réactionnisme religieux de ce pays et contre le machisme athée des gauchards virilistes, dont fait partie Charlie Hebdo. Les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis ; nous ne rallierons pas les misogynes athées sous prétexte qu’ils sont attaqués par des misogynes religieux. Nous avons également des ennemis communs avec le FN et pourtant nous ne votons pas FN.

Se battre aux côtés des machistes de gauche contre le terrorisme c’est accepter que ces mêmes machos exercent leurs privilèges en toute impunité quand ils ne sont pas eux-mêmes menacés. Quand Boko Haram enlevait des lycéennes, Charlie Hebdo se moquait d’elles. Maintenant que le même genre d’énergumènes attaque le journal, les féministes devraient les soutenir ? C’est trop facile et surtout, comme nous l’a enseigné l’histoire, beaucoup trop contre-productif. Les féministes sont seules, isolées et doivent le rester, sous peine d’être invisibilisées, reléguées à l’arrière-plan et leurs combats, dévalorisés comme ça a toujours été le cas.

De la réalité de la “cause commune” en terrain féministe

La réalité, la dure réalité de la lutte mixte, c’est qu’elle n’a jamais servi les femmes. C’était vrai en 1789, quand elles ont œuvré contre la royauté aux côtés des hommes, et qu’elles ont été « oubliées » de la Constitution (en réponse au machisme des révolutionnaires, Olympe de Gouges écrira en 1791 la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, donnant naissance au féminisme français moderne et prouvant, si c’était encore nécessaire, que si les hommes savent utiliser nos forces pour leurs luttes, ils sont bien moins enclins à partager leurs droits).

Le danger de la mixité, ce sont aussi les révoltes antiracistes aux Etats-Unis, à l’époque où les afro-américain-e-s discriminé-e-s institutionnellement ont revendiqué l’égalité des droits avec les blanc-he-s. Là aussi, cette égalité s’entendait sans les femmes : il s’agissait que les hommes noirs obtiennent les mêmes droits que les hommes blancs ; les femmes ont juste eu la possibilité de se battre aux côtés des hommes, pensant tirer leur part de récompense une fois que l’égalité a été conquise. Que nenni, les hommes de leur propre camp leur ont répondu en gros « Lol, t’as cru que la liberté et l’égalité c’était pour toi aussi ? Maintenant qu’on a gagné, qu’on est égaux entre hommes noirs et blancs, t’es mignonne tu vas me faire un sandwich. »

Le danger de la mixité, on l’a retrouvé aussi dans des révoltes plus récentes, entre 2010 et 2011 quand les mal-nommés « Printemps Arabes » se sont soulevés, on y a vu des centaines, puis des milliers de femmes descendre dans la rue aux côtés de leurs hommes. Ces femmes-là, par qui la révolution est arrivée, ont vite été rappelées à leur statut d’êtres inférieures : harcelées et violées par leurs propres camarades, reléguées au foyer dès la fin des manifestations, oubliées des constitutions qui s’en sont suivies.

On notera un paradoxe, celui de féministes qui ont refusé de se solidariser de la Palestine, l’été dernier. Les corps d’enfants déchiquetés, les femmes palestiniennes violées par les militaires du Mossad, ce n’est pas assez « crime contre l’humanité » pour que la belle France se soulève. Par contre, on a entendu des féministes outragées décrier les mouvements de soutien, parce qu’il y avait du sexisme et du virilisme. Ces mêmes féministes se retrouvent ironiquement sous la bannière « Je suis Charlie », aux côtés d’autres sexistes virilistes. Alors, quelle est leur excuse ? Que les machos auxquels elles s’allient sont athées ? Les machos athées frappent, violent et violentent autant les femmes que les machos croyants, pourtant.

La réalité c’est que la Palestine, c’est beaucoup plus loin que le 11ème arrondissement de Paris. Que quand les musulman-e-s de Palestine sont attaqué-e-s, on se sent moins directement concerné-e et visé-e que quand ce sont les locaux d’un journal de gauche.

De la “division” au sein de la lutte

Il faudrait ne pas « diviser » les forces de lutte. Tout le monde doit être Charlie sinon on « crée de la division ». Pourtant cette division était créée et même entérinée par ce même hebdomadaire, quand il faisait son beurre sur la misère et la discrimination des opprimé.e.s.

L’accusation de « diviser » a toujours été dirigée contre les féministes. Aujourd’hui des féministes reprochent à d’autres féministes de « diviser » les rangs, sans se rendre compte qu’elles mettent les deux pieds dans le plat servi par le gouvernement et les médias. Ce sont eux, qui ont intérêt à maintenir une unité nationale ; ce sont eux qui ont intérêt à ce que ce soit « eux » contre « nous ».

Reprocher aux féministes de diviser l’unité nationale en refusant d’être Charlie, c’est dire aux féministes que leur combat passe après. C’est leur dire que les femmes mortes tous les jours sous les coups de leurs conjoints sont moins importantes que les hommes morts sous le tir d’une arme à feu. C’est affirmer que le combat féministe est tout juste un loisir acceptable en temps de paix, mais qu’il doit être mis de côté quand le pays est menacé. C’est ce qui s’est produit tout au long de l’histoire, et qui se reproduit aujourd’hui. Le féminisme doit se rallier aux misogynes de gauche, sous prétexte qu’on serait tou.te.s contre le terrorisme. Oui nous sommes contre le terrorisme, mais nous ne sommes pas avec nos oppresseurs, pas avec ceux-là même qui gangrènent la gauche et les milieux militants, qui entretiennent le virilisme, qui font l’apologie de la misogynie et la défendent sous couvert d’ « humour ».

Ne vous laissez pas berner

Nou-e-s ne sommes pas des complotistes acharné-e-s, cependant il y a deux trois interrogations que nou-e-s souhaitons partager :

Ce mouvement de cohésion nationale, qui sert-il vraiment? Quand on voit les personnalités médiatiques qui ont mené la marche du 11 Janvier on est en droit de s’interroger sur leur légitimité à défendre la “liberté d’expression”. Quand on voit la côte de popularité de Hollande grimper de presque 50% en quelques jours, on peut décemment y voir un lien avec le fait que tout le pays, pour la première fois depuis tant d’années, s’est soudé comme un seul bloc.

Et quand on entend des gen-te-s dire “C’est Le Pen qui avait raison, il faut voter pour elle.” Quand les meurtres commis justifient le sur-armement policier, alors que ce sont les militant-e-s qui en subissent les dérives; enfin quand Valls, qui incarne à lui seul un concept unique, celui de ‘réactionnaire-de-gauche’, en appelle à l’ “Esprit du 11 Janvier”, Qu’en penser? Comment ne pas voir que l’étau se resserre, qu’il ne reste plus grand chose de la spontanéité initiale de l’initiative citoyenne, mais bien d’une manipulation politique qui vise à asseoir la légitimité de mesures qui n’auraient jamais pu être prises sans cet attentat?

Enfin, quand on voit des gamins de 8 ans trainés au commissariat puis au tribunal pour “Apologie du terrorisme” quand bien même ils ne connaissent pas le sens du mot ; quand on voit la recrudescence des agressions islamophobes (qui, elles aussi, visent en premier les femmes : c’est plus facile d’agresser une femme voilée enceinte qu’un barbu en qamis), on peut logiquement en conclure les forces qui sont à l’oeuvre dans ce mouvement de “solidarité” à l’échelle d’une nation.

Instrumentalisation, c’est le mot. L’attentat, pour quelque raison qu’il ait été commis (quoi qu’à mon sens la raison ne soit pas tant religieuse que politique), a été largement instrumentalisé à des fins malsaines : radicalisation de la pensée unique (nous contre eux); inquisition et délation de celleux qui ne se rangent pas à la majorité; recrudescence des agressions islamophobes; libération de la parole raciste et décomplexée.

(Edit : Le bourrage de crâne national a si bien marché, que j’ai vu récemment sur mon fil Facebook, des féministes retourner leur veste en défendant les caricatures de mauvais goût de Charlie Hebdo comme “non sexistes”, ces mêmes féministes qui, six mois auparavant, les incriminaient pour les mêmes raisons que moi. Voilà la manipulation : un attentat, et tout est oublié. On pleure leurs morts, on pleure moins celle de femmes dans l’anonymat de leur foyer, pourtant quotidiennes. Et émanant de “féministes”, ces dires sont encore plus graves ; elles ont dévoyé leur cause et mis des oeillères pour ne pas se rendre compte de leur propre incohérence.

A ces féministes-là, je leur demande si elles trouvent aussi que faire l’apologie du harcèlement sexuel, c’est leur définition de “liberté d’expression”

IMG4

Qu’est-ce qu’on va faire de nou-e-s?

Il serait profondément ironique que nou-e-s, féministes, militant-e-s de terrain, soyons taxé-e-s d’être à la solde des terroristes ou de leur idéologie. Nous luttons quotidiennement contre l’ordre moral, la religiosité et son implication (notamment celle de l’Eglise catholique, hein) dans la vie civile (prières de rue devant les centres d’avortement, manifestations homophobes, et autres débordements catholicistes dont personne ne s’émeut).

Mais nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, nou-e-s ne sommes pas Charlie.

Nou-e-s ne nous reconnaissions pas dans la ligne éditoriale de l’hebdomadaire, et nous ne grossirons pas les rangs de celles et ceux qui le soutiennent. Nou-e-s féministes radicales et antifascistes, affirmons que nous ne prendrons pas le parti de misogynes athées face aux misogynes fanatiques de la religion.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que la « liberté d’expression »  que défendait Charlie Hebdo, et celle que défendent ses soutiens, est celle que nous appelons entre nou-e-s, dans nos cercles, la « liberté d’excrétion ». Que cette « liberté » là même est celle que nous fustigeons quotidiennement, parce qu’elle n’est en réalité que peu subversive, se construit sur le dos des opprimé-e-s, et ne contribue qu’à légitimer, valider et entretenir l’oppression.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que ces couillocrates-là même qui luttent contre l’ordre moral et l’intégrisme religieux, luttent avant tout pour eux-mêmes et en perpétuant l’oppression patriarcale, car s’ils veulent enlever nos voiles, c’est pour nous voir en mini jupe et dans des films porno.

Nou-e-s, féministes radicales, n’oublions pas l’Histoire et ses enseignements, car le ralliement des femmes à des causes prétendument nationales ou mixtes n’a été qu’un subterfuge visant à utiliser nos forces pour les mettre au service de personnes qui nous méprisent. Les causes justes défendues au cours de l’histoire en mixité ont servi les hommes ; les libertés qu’ils en ont tirées n’ont jamais été mises au profit des femmes qui les ont aidées.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que l’écrasante majorité des soutiens à Charlie n’émanent pas des sphères droitardes ni dictatoriales, et qu’illes sont des citoyen-ne-s de bonne foi et berné-e-s par un mouvement qu’ils pensent populaire et spontané mais qui est, en réalité, soigneusement contrôlé et dirigé de façon à modeler les esprits et déformer le fond politique.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, refusons de diluer notre féminisme dans une cause prétendument supérieure, alors que nos soeurs sont chaque jour violées, tuées psychologiquement et physiquement par le terrorisme à grande échelle qu’on nomme joliment “patriarcat” et contre lequel personne ne s’émeut.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, refusons de céder à la pression de la majorité et, partant du principe qu’on est mieux seul-e-s que mal accompagné-e-s, refusons de nous ranger du côté de ceux qui nous oppressent quotidiennement, sous prétexte que nous avons un ennemi commun.

#NouesNeSommesPasCharlie