L’autodéfense féministe et l’injonction à la passivité

 

« Il faut une longue vie pour surmonter les séquelles de l’éducation. » – Jan Greshoff

Récemment j’ai eu un accrochage virtuel avec une femme qui affirmait qu’en cas d’agression, physique ou verbale, à l’encontre d’une femme, la meilleure réaction à avoir était de baisser les yeux et ne rien répondre, par crainte qu’une réponse entraîne davantage d’agressivité de la part de l’agresseur.

Cette idée est largement répandue à tous les niveaux de la société. Les personnes assignées femmes à la naissance grandissent en étant formatées à un comportement dit « féminin » qui se compose de douceur, de serviabilité, d’abnégation, et de pacifisme. « Les filles sont faibles ». De la cour de maternelle jusqu’aux instances dirigeantes en passant par la sphère familiale, scolaire, publique, professionnelle et extra-professionnelle, cette affirmation fait office de règle absolue. Les filles et les femmes sont faibles, point à la ligne. Elles sont fragiles, elles sont à protéger (par les hommes de leur famille puis leur mari).

Allons encore plus loin : ce conditionnement à la faiblesse et à la fragilité détermine la féminité et donc, son potentiel de séduction. Une femme séduisante exprime la vulnérabilité : la minceur entretenue par des régimes incessants qui altèrent la force physique ; la norme du glabre qui rappelle les corps pré-pubères imberbes ; les vêtements féminins et sexy qui sont inconfortables, entravent les mouvements (talons, jupes qui empêchent de s’asseoir où et comme on le souhaite). L’attitude d’une femme considérée comme séduisante s’inscrit dans cette logique : elle est douce, ne parle et ne rit pas trop fort (ce serait vulgaire), ne fait pas trop de sport (les femmes musclées ne sont pas séduisantes), elle est souriante, réceptive, à l’écoute.

Pour résumer, être socialement perçu-e comme féminin-e implique d’exprimer ce qui est intrinsèque à la féminité : la fragilité. De même un homme considéré comme fragile (peu musclé, mince, qui fait attention à son apparence, voire qui s’épile) est dévirilisé et ramené à la féminité, notamment par des injures homophobes et/ou transphobes.

Cette vulnérabilité inhérente à l’être-femme conditionne également nos réactions quand nous sommes confrontées au harcèlement et aux violences patriarcales : nous sommes femmes donc faibles, tout représente un danger pour nous, et surtout, nous sommes in-ca-pables. Incapables de nous défendre, incapables de nous battre. Ce déterminisme a l’œuvre depuis notre naissance inhibe nos comportements naturels d’autodéfense : les réflexes font partie de notre instinct de survie, pourtant l’éducation qui nous infériorise a tellement d’emprise sur notre psyché que nous sommes paralysées, tétanisées par notre propre intériorisation de cette faiblesse indissociable de notre féminité.

Alors que les féminises appellent à sortir les couteaux et rappellent inlassablement que la meilleure défense, c’est l’attaque ; alors que même les chiffres tendent à prouver que réagir en cas d’agression est une meilleure stratégie que de rester passive, l’idée reçue selon laquelle se défendre équivaut à se mettre en danger a encore de beaux jours devant elle.

Cette personne avec qui je me suis accrochée prétendait ainsi qu’en cas d’agression, il valait mieux rester passive, laisser faire l’agresseur, se soumettre. Cette affirmation est extrêmement dangereuse : elle encourage la classe des femmes à accepter et subir en silence la domination masculine, elle normalise le harcèlement et les agressions sexuelles en déclarant qu’il est mieux que la femme se laisse faire (se laisse tripoter, se laisse insulter, se laisse violer). Elle est encore plus dangereuse à l’aune de la justice patriarcale, qui culpabilise les femmes de n’avoir pas « assez » dit non, de ne s’être pas assez débattues. On est face à une « injonction contradictoire » comme seul le patriarcat sait en produire : injonction à la soumission d’un côté, injonction à réagir violemment de l’autre, au risque de s’entendre dire que ce n’était pas « un vrai viol ».

Cette femme, inconsciemment je présume, encourageait donc la passivité des femmes face à la domination masculine, en entérinant la faiblesse des femmes comme élément intrinsèque à leur être, donc comme une réalité immuable. Les femmes sont faibles, donc elles doivent se taire et se laisser insulter / violer / harceler.

Le plus pernicieux est que, pendant que j’expliquais les tenants et les aboutissants de cette réalité sociétale, d’autres personnes appartenant à la classe des femmes m’ont reproché de « culpabiliser les femmes qui ne se défendent pas agressivement » en cas d’agression. En d’autres termes, le fait que je réagisse face au fait qu’une femme entretient la soumission de toutes les femmes par ses propos allant dans le sens de la soumission à la violence patriarcale, est considéré comme une culpabilisation des femmes qui ne se défendent pas, alors même que les femmes ne se défendent pas à cause des idées portées par les personnes qui émettent ces injonctions à la passivité.

Nous sommes devant un cas grave de dissonance cognitive collectif de toute la classe des femmes. Conditionnées à ne pas se défendre, elles culpabilisent de leur propre passivité ; mais quand une femme leur dit « Vous êtes capables, vous pouvez vous défendre si vous apprenez à le faire », cette femme devient le réceptacle de la frustration des femmes qui ne se défendent pas -la grande majorité- et c’est elle qui est accusée de culpabiliser les femmes ! Paradoxe pervers qui ne peut se résoudre que par l’appréhension collective de la force réelle des femmes : nous SOMMES fortes, et si notre force physique ou psychologique a été brisée, nous avons la capacité d’apprendre à nous reconstruire.

Il existe des formations en autodéfense précisément féministes, qui apprennent autant les bons réflexes à avoir physiquement, tout comme elles abordent également l’aspect psychologique spécifique au harcèlement sexiste, en cela qu’il touche à des mécanismes inhibiteurs profondément ancrés ; de plus elles ont le mérite de s’adapter à la morphologie des femmes petites et/ou menues (car oui, l’autodéfense est abordable par toutes, y compris les femmes qui ne sont pas totalement valides, y compris par les femmes ayant une faible musculature).

Il ne faut surtout pas que cette inhibition des réflexes instinctifs chez les personnes socialisées comme femmes devienne identitaire : on constate qu’un grand nombre d’entre elleux revendiquent cette faiblesse au cri de « Oui mais moi je ne sais pas / Je n’ose pas / Je suis menue, je n’ai pas beaucoup de muscles ». Or TOUTES les femmes, qui à l’heure d’aujourd’hui savent se défendre et ont acquis la confiance en elles nécessaire pour réagir agressivement à une éventuelle agression, toutes sans exception, ont dû apprendre à surmonter les mécanismes induits par l’éducation et la socialisation genrée ; en outre, elles n’ont pas toutes des corps particulièrement imposants ni musclés.

Les hommes nous harcèlent, les hommes nous agressent, les hommes nous tuent. Le raisonnement qui conduit à estimer qu’il est plus dangereux de réagir à une agression que de la subir en silence est parfaitement dépourvu de logique. Il ne s’appuie que sur l’idée reçue et très profondément ancrée selon laquelle les femmes par nature sont des êtres faibles et incapables de toute réactivité et de toute compétence physique.

Or le fait de participer à répandre cette idée constitue la chape de plomb qui perpétue l’inhibition des réflexes qui sont en nous. Nous sous-estimons notre force individuelle et nous sous-estimons notre force collective. Je suis de celles qui aiment à rêver d’un jour où toutes les femmes se réveilleront et décideront qu’elles sont fortes ; de celles qui croient fermement que si toutes les femmes se rebellaient contre l’ordre patriarcal, et si elles se rebellaient physiquement, si les hommes risquaient un bon gros cocard ou une dent en moins quand ils harcèlent ou agressent des femmes, alors ces agressions diminueraient. Le système qui permet ces violences machistes repose entièrement sur le fait que les femmes n’aient pas suffisamment confiance en elles pour se défendre ; il est perpétré par des femmes qui ont tellement intériorisé leur propre faiblesse qu’elle en est devenue un réflexe identitaire et une composante immuable de leur être (comme si, quand on ne sait pas faire quelque chose, on ne pouvait pas l’apprendre).

Enfin, il est complètement insensé et pervers d’accuser une femme qui encourage les autres femmes à déconstruire leurs propres mécanismes inhibiteurs, de culpabiliser les femmes de ne pas savoir se défendre, a fortiori quand on a la certitude que cette femme, qui affirme sa propre capacité à se défendre et encourage les autres en ce sens, est elle-même passée par sa propre déconstruction.

Ce billet est un appel à une prise de conscience collective adressé à toutes les personnes ayant été assignées femmes, qui subissent l’injonction contradictoire patriarcale en plus de la culpabilisation de la société quand iels sont victimes d’agressions, et l’auto-culpabilisation induite par leur propre non-réactivité. Nous sommes fortes, nous sommes capables, et nous pouvons apprendre ce que nous ne savons pas encore. Demain est un autre jour, et il faut un long travail sur soi pour défaire tous les mécanismes de tétanisation, d’auto-censure, que nous avons intériorisé ; cela ne fait pas de nous des faibles ni des soumises, en revanche, nous devons absolument nous rebeller contre toute tentative de nous rabaisser au rang d’inférieures, à savoir les injonctions à la passivité, qui nous font croire que nous sommes incapables de nous défendre ou pire, que se défendre nous mettrait en danger, quand ce danger est intrinsèque à notre condition de femmes dans le patriarcat ; tous les jours des femmes sont agressées, violées, assassinées. Le danger est déjà là, il est à nos portes, il nous suit à chacun de nos pas, il rythme nos respirations. Le danger ne vient pas de notre refus de nous soumettre, au contraire, il vient de notre soumission inconsciente, de notre acceptation de notre propre infériorité, quand bien même celle-ci n’a rien de naturel, et surtout, n’a rien d’immuable.

Ces adversaires qui se prétendent nos alliés

Tout le paradoxe du mot « féminisme » réside dans sa propre définition et ses enjeux. Il est à la fois un gros mot et un sésame.

Un gros mot quand il est prononcé par les femmes : une femme-féministe est une hystérique, une mal-baisée, une extrémiste colérique qu’il faut à tout prix calmer, qui dessert sa cause, qui ne comprend rien aux « vrais » combats.

Un sésame quand il est prononcé par les hommes : un homme-féministe est un héros, qui mérite qu’on l’applaudisse, un brave type qui soutient la-cause-des-femmes, qui peut se prévaloir d’être un progressiste, voire de donner des leçons de respect des femmes.

Par enchantement le mot “féminisme” augmente le capital-sympathie d’un homme de la même façon qu’il diminue celui d’une femme. Le féminisme porté par une femme est une étiquette qui la discrédite, porté par un homme il devient une médaille qui l’honore.

 

De ce triste paradoxe – qui pourtant s’explique aisément par une des lois patriarcales fondamentales selon laquelle les hommes sont toujours légitimes sur n’importe quel sujet et que les femmes ayant une opinion à faire entendre sont systématiquement des emmerdeuses qui devraient retourner à leurs casseroles – découle une reproduction au sein même des milieux féministes, et à l’extérieur d’un schéma de domination courant en société dans le comportement genré : l’homme-féministe devient plus légitime que la femme-féministe à s’exprimer sur le féminisme.

L’homme-féministe n’est pas hystérique, il n’est pas vindicatif ; il peut même s’octroyer la légitimité de dire à des femmes-féministes de « se calmer » et se vautrer dans le mansplaining (1) le plus crasse, il garde toujours son aura de brave-type-progressiste-qui-défend-lakôze-des-faibles-femmes. Pire, au nom du féminisme, il s’arroge le droit d’insulter, menacer les femmes-féministes qui sont en désaccord avec lui, ou qui l’accusent de mansplaining.

On assiste alors au spectacle absurde d’hommes luttant pour une cause opposée à l’émancipation des femmes et l’égalité des genres se revendiquant féministes pour bénéficier du crédit qui est ironiquement refusé aux femmes qui s’en réclament. Daâsh et le FN ont cela en commun de se prétendre féministe, le premier arguant de vouloir « rendre aux femmes la place qui leur sied, contrairement à l’occident qui les avilit en les hypersexualisant », le second arguant de « rétablir la complémetarité entre hommes et femmes » notamment en renvoyant ces dernières au foyer.

Plus vicieux encore sont ceux qui invoquent le féminisme pour s’opposer aux « féministes », qu’ils décrivent comme un bloc homogène, constitué d’individues formatées et lobotomisées, vindicatives à l’extrême, idéologiquement démunies. C’est le « féminisme » de Soral, des réactionnaires de tous poils, des masculinistes. Les pires raclures misogynes portées par la Terre osent l’indécence ultime, s’autoproclament féministes pour mieux assaillir les féministes qui s’opposent à eux ; tel le blanc qui se dit antiraciste pour se soustraire à une accusation de racisme, le masculiniste se prétend féministe pour se soustraire à toute éventuelle accusation de mansplaining, de misogynie.

 

C’est le cas d’hommes tels que Laurent Bouvet (2), Thierry Séveyrat (Thierry Sept), Yannick Humbert-Droz, Bruno Fourny, Antoine Bro (liste évidemment non-exhaustive) du Printemps Républicain, qui se trouvent malheureusement soutenus par quelques femmes – les masculinistes, le FN et Daâsh également, et cela ne leur donne pas raison pour autant.

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Ces hommes n’hésitent pas à se dire féministes, et lancer des chasses aux sorcières avec harcèlement et diffusion publique des patronymes de militantes féministes ; ils se vautrent dans le plus incroyable des comportements dominants, du harcèlement et des menaces à l’encontre de femmes féministes, en passant par le déni de la parité (pour donner une idée, la parité selon Laurent Bouvet c’est 17 hommes pour 4 femmes).

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Parité

Ces antiféministes qui prennent l’étiquette de féministes, profitent du système phallocrate qui décrédibilise les femmes féministes en donnant du crédit aux hommes autoproclamés féministes, pour asseoir leur propre domination. Cette inversion perverse des rôles leur permet notamment de lutter contre l’émancipation des femmes et de perpétuer leur domination sur elles, accompagnée de violence patriarcale, tout en s’accordant une image de progressistes et se laver par avance de toute accusation de dominance. « Je suis pas sexiste, puisque je suis féministe », disent les hommes qui s’assoient sur les féministes au nom du féminisme.

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Pis encore, quand ces personnes bénéficient de tribunes et d’une portée médiatique – privilèges accordées largement plus aux hommes, autre conséquence de l’ordre patriarcal – cela leur permet d’instrumentaliser le féminisme pour avancer des idéologies racistes et néocolonialistes ; on l’a vu récemment avec le discours nationaliste qui avançait les “droits des femmes” pour justifier sa chasse aux migrants. Alors que le FN se prétend féministe tout en chiant sur les droits fondamentaux, notamment reproductifs, des femmes ; alors que les masculinistes se réclament du féminisme tout en perpétuant la violence phallocrate primaire à l’encontre de femmes, il est urgent de se réapproprier notre propre lutte, et de prendre conscience que notre ennemi se déguise en allié pour mieux nous détruire de l’intérieur. Il est urgent que les femmes cessent d’alimenter, dans le but de régler des querelles interpersonnelles, le délire de pervers narcissiques tel que peut l’être Laurent Bouvet, et cessent d’aller dans le sens du racisme et de l’islamophobie qui instrumentalisent le féminisme, alors ces discours sont issus des bouches et des claviers d’oppresseurs avérés qui pour mieux se dédouaner de leur propre misogynie veulent donner des « cours de respect des femmes » aux migrants et assoir leur racisme éhonté en marchant et en crachant sur les militantes féministes.

 

Ces hommes-là ne sont prêts à renoncer à aucun de leurs privilèges, ils ont juste trouvé le moyen de continuer à oppresser les femmes en se donnant des airs d’être leurs alliés. Ils sont les plus farouches adversaires du féminisme, en cela qu’ils prétendent le défendre, et même en être de meilleurs représentants que les femmes elles-mêmes. Cependant qu’ils assurent la perpétuation de leur statut de dominant et qu’ils crachent sur l’émancipation et la légitimité des femmes, ils le font avec l’aura héroïque que leur confère leur appartenance auto-induite au mouvement sensé redonner leur dignité à ces mêmes femmes.

 

Edit du 23/02/2016 : A noter que Laurent Bouvet a déjà fait parler de lui sur les internets, ici et . Son antiféminisme primaire n’est plus à démontrer, il a déjà fait l’objet de plusieurs articles incendiaires visant à dénoncer un usurpateur du titre “féministe”.

 

***A titre personnel j’adresse tout mon soutien aux militantes qui sont harcelées, menacées et publiquement diffamées par ces tristes personnages du Printemps Républicain qui incarnent à merveille l’inversion perverse des hommes qui se prétendent féministes pour œuvrer contre l’émancipation des femmes ; et ce malgré tous les différends idéologiques qui ont traversé nos espaces. La domination masculine est ce qui unit la classe des femmes, et en cela, nous sommes toutEs solidaires.***

 

 

#PourLeLOL

  • Plaignons ces pauvres hommes victimes du complot féministe-reptilien qui sont discriminés et opprimés systémiquement par des hordes d’hystériques qui en veulent à leur personne. AKA “Le courage indicible du dominant qui ose oppresser.”

fairepayer

  • La fierté de l’homme blanc hétérosexuel et catholique (on s’interroge toujours sur ce que signifie “être blanc pratiquant” et “être mâle pratiquant”) :

HSBC

 

 

Mythes sur la prostitution et la pénalisation du client

Contrairement à ce que prétendent les discours anti abolitionniste qui font de la désinformation et véhiculent des mensonges éhontés, l’abolitionnisme vise à la pénalisation du client, et non des personnes prostituées. Il s’agit de condamner l’acte d’achat à la source, et pas la personne qui, pour X raisons, se prostitue.

 

L’abolitionnisme permet de déplacer la charge pénale de la prostituée (prohibition) vers le client. cela signifie que les prostituées qui souhaitent continuer d’exercer ne sont pas visées par la loi et sont libres de faire ce qu’elles veulent. Par contre, les clients se tiennent à carreaux, sous peine d’être dénoncés à la police par les prostituées.

 

De plus dans un pays abo, les réseaux mafieux désertent le pays et les prostituées qui continuent d’exercer sont donc protégées des macs mais aussi gagnent les meilleurs gains d’Europe, contrairement aux pays réglementaristes, où les mafias prolifèrent, avec des filles et des femmes séquestrées et forcées d’exercer, où les gains sont minimes et où la violence des clients n’est pas condamnée, puisque “tant que le client paye il fait ce qu’il veut”.

– La prostitution est un privilège éminemment masculin : celui d’avoir accès à des corps de femmes dont le consentement est acheté par l’argent. Le fait que toute la société considère comme normal qu’une partie des femmes soit sacrifiée pour assouvir les pulsions masculines.

– La majorité des clients de la prostitution sont des hommes en couple donc des hommes qui ont accès à des relations sexuelles. Ce n’est pas la “misère sexuelle” qui est en cause mais bien le fait de payer pour avoir accès à des pratiques que leur copine / épouse refuserait en temps normal, et payer pour avoir accès à des corps/visages correspondants à ce qu’ils s’estiment en droit d’avoir accès. On voit bien sur les forums de clients d’ailleurs qu’ils payent juste pour que la femme ne se rebelle pas et consente à toutes les pratiques hardcore.

– Dire que la prostitution fait diminuer les viols est faux c’est même l’inverse : dans une société où il est considéré comme normal d’acheter une femme pour se vider les couilles, toutes les femmes deviennent par défaut des objets de plaisir.

– Vivre en pays réglementariste ça veut dire que les petits garçons grandissent en voyant des femmes dans les vitrines et avec l’idée que quand ils seront grands, ils pourront s’ils le souhaitent acheter une femme pour leur plaisir / leur consommation. Cela crée une profonde inégalité dans la perception que les enfants ont d’eux-mêmes, et dans la construction psychologique des filles (voir le lien sur la Jonquera).

– Dire que les femmes qui ne se prostituent pas “donnent du sexe gratuit” est largement malhonnête : déjà “gratuit” c’est une transaction financière même si elle est égale à 0 ; parler de “sexe gratuit” c’est déjà établir un échange marchand à 0 donc la femme serait “arnaquée” dans cette situation. Or c’est nier le désir sexuel chez les femmes : ça revient à dire qu’une femme non-prostituée accepte toutes les relations sexuelles que des hommes lui demandent. Or ce n’est pas le cas, les femmes choisissent leurs partenaires sexuels, alors que dans la prostitution l’échange monétaire annule la notion de consentement. L’homme désire, la femme exécute. On appelle ça un “viol tarifé” puisqu’une relation sexuelle non consentie, c’est un viol. Dans l’analyse historique de la prostitution d’ailleurs on a découvert que les premières “passes” étaient des viols où les femmes ont été rémunérées pour garder le silence.

– En ce qui concerne les prostituées qui choisissent leurs clients, elles sont une extrême minorité de privilégiées (blanches, éduquées, avec des papiers, etc) qui travaillent sur internet : elles ne sont PAS visées par les lois abolitionnistes, puisque la loi fait peser la charge pénale sur le client. Une prostituée volontaire qui souhaite poursuivre son activité malgré une loi abolitionniste le peut, elle peut couvrir ses clients.

– Aussi, dire que l’abolitionnisme est “putophobe” envers les prostituées qui choisissent leurs clients, c’est invisibiliser l’écrasante majorité qui ne les choisit pas. La vraie putophobie c’est de laisser les prostituées contraintes (maquées ou pas) dans leur merde au nom d’une poignée de privilégiées qui ont le choix de faire autre chose.

– De la même façon, les personnes qui critiquent l’allocation (certes assez faible) prévue pour aider les prostituées à s’en sortir sont des prostituées qui elles-mêmes gagnent bien : ce ne sont pas la majorité loin de là. ENcore une fois personne ne veut les empêcher de faire leur business, tant mieux pour elles si elles y trouvent leur compte. En revanche celles qui sont contraintes, maquées, sans papiers, menacées etc. elles aimeraient bien avoir une place en foyer et une allocation pour les aider.

– Le système prostitutionnel se situe au croisement du capitalisme et du patriarcat : les femmes sont économiquement précarisées par le patriarcat, donc elles sont plus facilement sans ressources; Le fait de vivre dans une société pornocrate pousse les femmes à envisager la prostitution comme une possibilité, donc la banaliser, avec des imageries glamourisantes du milieu prostitutionnel : Pretty Woman en est l’exemple le plus connu. Ces deux phénomènes (précarité économique + pornocratie qui prend les femmes au berceau, sexualise les ados, etc) poussent largement les femmes dans la prostitution – d’ailleurs beaucoup de femmes qui y entrent volontairement finissent maquées et contraintes…

– L’abolitionnisme prévoit de donner des titres de séjour renouvelables aux sans papieres, de subventionner les foyers pour prostituées en reconversion puisque selon l’abolition la prostituée n’est pas criminalisée mais considérée comme une personne à soutenir dans ses démarches. A l’inverse, la réglementarisation concerne TOUTES les femmes (et c’est pour ça que je dis que toutes les femmes sont concernées par la prostitution “au second degré”) parce qu’en cas de réglementarisation, toutes les femmes auront l’épée de Damoclès au dessus de leur tête : dans le pire des cas les poles emplois offriront des jobs d’hotesses dans les bordels (ça s’est vu en Allemagne) qui ne peuvent pas être refusés sous peine de se faire couper les allocs (puisque c’est considéré comme un travail comme un autre). Dans le “meilleur” des cas, les femmes pauvres seront poussées à se prostituer par l’entourage, la société, puisque ce sera considéré comme un job comme un autre une femme pauvre qui refusera de se prostituer on lui dira qu’elle n’a pas à se plaindre, qu’elle n’a qu’à vendre son corps, etc.

– Concernant l’abolitionnisme qui pousserait les prostituées à s’éloigner des centre villes et donc à se mettre en danger, c’est archi faux et c’est un argument bidon brandi en étendard par les propross (les mêmes personnes qui disent que “Les prostituées et survivantes de la prostitution qui s’expriment en faveur de l’abolition silencient les putes heureuses” – cf. les privilégiées qui ont le loisir de choisir leurs clients, d’en refuser certains, et de faire autre chose de leur vie si ça leur chante) – en réalité dans tous les pays qui ont mis en place l’abolition, on a vu le taux de criminalité baisser et également les meurtres envers les prostituées ; à l’inverse dans les pays qui ont légalisé, les mafias se sont installées (qui dit mafia dit prostituées maquées et sous grosse contrainte) ; il y a énormément de meurtres de prostituées, leurs gains ont largement diminué à cause de l’afflux des réseaux… (En suède les gains des prostituées sont les plus élevés d’Europe, d’ailleurs)

 

  • L’abolitionnisme n’interdit à aucune femme de “disposer librement de son corps” en le prostituant. Il s’attaque à l’acte d’achat en le désignant comme un privilège masculin, et comme l’élément qui permet d’alimenter le circuit du proxénétisme et de la traite (c’est le pricipe de l’acte d’achat qui crée la demande qui engendre l’offre).
    Partant du principe que les prostituées qui choisissent de se prostituer “librement” (étant entendu que tout choix n’est pas libre dans un déterminisme social guidé par le patriarcat) ne sont pas visées par l’abolitionnisme, les prostituées volontaires continuent d’exercer, mais protégées des réseaux de proxénétisme – c’est le cas en Suède où les prostituées font les meilleurs gains d’Europe, où le pays est débarrassé des mafias, et où les clients se tiennent à carreaux de peur d’être dénoncés pour achat d’acte sexuel, la prostituée elle n’étant pas incriminée d’aucune façon

En réalité le système prostitutionnel est largement misogyne, capitaliste et raciste. Plus de 90% des prostituées sont des femmes, l’écrasante majorité est contrainte (étrangères ou pas, venues de gré ou de force, mensonges, kidnappings, achetées à leurs familles…) contre une extrême minorité qui est volontaire – et d’ailleurs la minorité qu’on voit le plus souvent s’exprimer et prendre toute la place et parler au nom de la majorité silencieuse.
Si on regarde les personnalités médiatiques qui s’expriment au nom des prostituées, ce sont des blanc-he-s, éduqué-e-s, qui parlent bien la langue… Et ce qui est le plus drôle, c’est que les défenseureuses de la prostitution elleux-mêmes (Schaffauser, Merteuil…) ne se prostituent plus.

>De 1998 à 2013, il y a eu 127 meurtres de personnes prostituées aux Pays Bas alors qu’en Suède, on ne déplora qu’une seule personne prostituée assassinée (par son mari) durant la même période. (Northern Ireland : Official Report, 09 January 2014. Committee for Justice : Human Trafficking and Exploitation, page 5). Et LES GAINS DES PERSONNES PROSTITUÉES EN SUÈDE SONT LES PLUS ÉLEVÉS D’EUROPE, contrairement aux autres pays où le prix des passes est en chute libre à cause de l’afflux massif de la prostitution étrangère. Ainsi en Suède, le rapport du Conseil national pour la prévention du crime (BRA) de 2008, note « la loi a rendu la tâche plus difficile pour des groupes criminels de s’établir en Suède », ajoutant au sujet des prix pratiqués « bonnes conditions de marché sous forme de prix élevés ». Les tarifs élevés en Suède sont confirmé par un article du Nouvel Observateur : « il suffit de surfer sur ces quelques sites masculins, guides touristiques du sexe, pour le confirmer : “Pour tirer son coup, les gars, allez à Copenhague ! En Suède c’est illégal, et les filles sont vraiment hors de prix. Rien à moins de 200 euros ! Au Danemark, c’est trois fois moins cher… Moins de violence, des salaires plus élevés : le “marché” suédois semble plus sûr pour les prostituées. Miki Nagata s’occupe d’une jeune femme qui, après avoir été escort en Allemagne, où la prostitution est légale, exerce aujourd’hui en Suède : “Elle se sent plus protégée car elle sait qu’elle peut aller voir la police si elle est victime d’un mauvais client. La loi rééquilibre un peu le rapport de force en faveur de ces femmes.” (Nouvel Obs, Stockholm, la ville où le client est invisible, 01-12-2013).<<<

 

Quelques liens pour approfondir :

Qu’est-ce que le STRASS?

Et je suis écoeurée de vous, partisans de la prostitution.

Pretty Woman, 25 ans de mensonges au sujet de la prostitution.

Bordels de la Jonquera, parcs d’attraction machistes.

Paroles de clients (ATTENTION propos violents)

La face cachée de la pornographie

L’envers du X

Ce que vivent les actrices (pornographie)

#JeSuisUneChienne

Après les “Je suis Paris” (juste, ferme ta gueule Paris est une ville, t’es certainement pas Paris, à la limite tu peux dire “Je suis Parisien-ne” mais bon quand tu viendras on saura tout de suite que c’est faux (cf. le tweet excellent sur les escalators)), dans la série des hashtags “Je suis je suis”, mes yeux ont saigné ce matin, quand j’ai lu le hashtag #JeSuisChien
tweet
La logique aurait voulu que les mots choisis ne soient pas “Je suis chien” mais “Je suis une chienne” dans la mesure où Diesel, victime de l’explosion d’un terroriste à Saint-Denis le 18 Novembre au matin, était une individue femelle de la famille des canidé-e-s.
Ca en dit long. Ca veut dire qu’on n’assume même pas le fait que la chienne qui est morte était une femelle, elle est devenue mâle après son décès pour ne pas occasionner de hashtag gênant. Ca veut dire qu’on n’assume pas non plus de se définir comme étant “un-e chien-ne” mais qu’on choisit au contraire une phrase abstraite qui n’implique pas que nous soyons directement identifié-e-s comme “des chien-ne-s”.

Spécisme

La chienne Diesel, pauvre louloute qui n’avait rien demandé, elle n’est pas “morte pour la France”, elle est morte PAR la France, à cause d’elle si vous préférez. En effet, quelqu’un-e qui “meurt pour sa patrie” c’est quelqu’un-e qui a choisi délibérément de mettre sa vie en péril, quitte à la perdre pour les autres : les militaires, les policiers, par exemple, peuvent “mourir pour leur pays”. Les chien-ne-s exploité-e-s pour travailler* à leurs côtés n’ont pas ce choix : on choisit à leur place, à leur naissance, que leur destin sera de risquer de crever pour servir les humain-e-s. Mais pourquoi plaindre cette chienne, alors que le destin tragique de milliards d’animaux anonymes est de naître dans l’unique but d’être froidement assassiné-e-s, pour leur chair, leur peau, leurs oeufs, leur lait, ou à servir de cobayes pour les industries médicales et cosmétiques ?
Vous êtes “chiens” aujourd’hui, mais moi je ne suis pas seulement une chienne exploitée par la police et sacrifiée** au nom d’une cause humaine ; je suis également chaque poussin broyé parce qu’il ne pondra pas d’oeufs, chaque poule déplumée qui n’a jamais vu le jour et qui souffre le martyre dans une cage hors-sol de quelques centimètres en attendant la délivrance de la mort ; je suis chaque veau arraché à sa mère le lendemain de sa naissance pour être mangé par des humain-e-s pendant que ma maman, dans son infinie douleur de m’avoir perdu, sera torturée, mutilée tout au long de sa vie et revivra chaque année le cycle infernal de ma naissance et de ma mort, et ce pour pouvoir produire le fromage sans lequel vous prétendez ne pas savoir vivre ; je suis chaque cochon enfermé dans une cage minuscule, isolé de mes semblables, sans même pouvoir déplier mes petites pattes atrophiées ; je suis chaque oie et canard gavé-e de force dont le destin se résume à deux possibilités, mourir pendant le gavage ou mourir après pour fournir en spécialités franchouillardes  de cruels gastronomes ; je suis chaque animal dit “de compagnie” acheté comme un jouet, malmené par un enfant, et qui finira abandonné sur une aire d’autoroute glauque parce que j’encombre un peu trop dans les bagages sur la route de Bilbao ; je suis chaque cheval malmené, dressé pour me plier aux exigences de mes cavalier-e-s, pour être utilisé comme divertissement par des humain-e-s, dont certain-e-s sont même persuadé-e-s de m’aimer et de bien me traiter ; je suis chaque poisson, chaque abeille, chaque mouton, chaque animal, de l’éléphant tué pour son ivoire, au lion Cecil qui émeut le monde entier, en passant par le ver à soie dont tout le monde se tamponne. Je suis chaque animal qui meurt dans l’indifférence générale à cause de la cruauté teintée d’ignorance de l’espèce humaine.
Le chien, “meilleur ami de l’homme”, porteur d’un prénom, suscite davantage d’émotions et d’empathie que tous les animaux mort-e-s par et pour les humain-e-s dont nous ne connaîtrons jamais ni le nom ni même l’existence.
Diesel a été couverte d’honneurs patriotiques post mortem. Pourtant, cette chienne n’avait pas fait le choix délibéré de mettre en jeu sa vie pour “sa patrie”. Aussi peut-on affirmer qu’elle n’est pas “morte pour la France” mais à cause du spécisme qui conduit à exploiter des animaux en masse, mais aussi à trouver ça tellement ordinaire et banal.
Vous trouvez ça merveilleux d’applaudir cette chienne, nous trouvons ça malheureux et terriblement triste, parce que ces honneurs humains ne lui rendront pas la vie qui n’aurait jamais du la quitter.

Spécisme doublé de misogynie

Mais venons-en au fait ; dans la longue série de la mode des “Je suis” celui qui est de loin le plus choquant depuis “Je suis Charlie” (voir article de Janvier) c’est celui de ce matin, “Je suis chien”

Parce que le spécisme nous conduit à déconsidérer les animaux, même quand on leur reconnaît des qualités ; parce que comparer un-e humain-e à un-e animal, c’est considéré comme insultant, dans notre monde spéciste. Traiter quelqu’un de “chien” n’est pas anodin et renvoie à beaucoup de symbolique négative ; mais dans une société où le spécisme est doublé de misogynie, il est encore pire de traiter quelqu’une de “chienne”, car cette “insulte” (qui n’en est pourtant pas une) renvoie à l’animalité dans laquelle les femmes sont asservies : dans l’imaginaire collectif, contrairement aux hommes qui, eux, se distinguent de la bête par le savoir, la connaissance, la raison (au sens philosophique), la femme, elle, guidée par ses passions, ou dans le lexique médical soumise à ses fluctuations hormonales, est renvoyée à l’animal, guidé par son instinct.

Remarquez qu’iels ne disent pas “Je suis UN chien” mais bien “Je suis chien”. Double occultation, celle de la femellité et celle de l’animalité. “Je suis chien” renvoie à quelque chose de relativement abstrait, où on ne s’identifie pas complètement à l’espèce canine comme dans “Je suis un chien” où l’identification au chien est complète.
Mais iels ne diront surtout pas “Je suis une chienne”, car cela renvoie doublement à l’animalité, alors même que l’humanité se construit sur la distinction entre “l’homme et la bête” ; mais, pire encore, cela renvoie également à l’image de la femme qui n’est pas respectable, la “chienne” au regard d’une société putophobe et misogyne.
Qui aura le courage d’écrire “Je suis une chienne”? Pourtant, ce serait la moindre des choses, au vu de toutes les personnes qui se sont levées pour “rendre hommage” à Diesel prétendumment “morte pour la France”, au vu de toutes les personnes qui n’ont pas hésité à afficher haut et clair “Je suis Paris” ; qui d’entre vous assumera d’afficher qu’il ou elle “est une chienne”?
* Un contrat de travail est valable entre deux personnes capables juridiquement, et les deux partis doivent être aptes à savoir à quoi ils consentent, ce qui n’est pas le cas des animaux.
** Quant au sacrifice d’une chienne pour un raid antiterroriste, on peut légitimement s’interroger sur la nécessité de ce geste étant donné que l

De l’indécence de la ‘solidarité nationale’ sur Facebook

C’est l’Etat Français qui fabrique et vend les armes que les terroristes finissent par pointer sur les populations civiles.

C’est l’armée Française qui est responsable du massacre de milliers de civils chaque année. C’est l’armée Française qui bombarde des hôpitaux et rase des villages en Afghanistan, c’est l’armée Française qui bombarde des villages au Mali, des campements en Somalie. C’est l’Etat Français qui soutient Israël qui massacre, mutile, arrête incessamment des civils, des femmes, hommes et enfants, et qui interdit sur notre territoire, malgré les grands discours sur la « liberté d’expression », les manifestations de soutien aux peuples ainsi massacrés.

C’est l’Etat Français qui a élaboré et testé son matériel anti-émeutes, ses armes et ses bombes, y compris nucléaires, sur la population civile Algérienne dans les années 40-50, et qui y a aussi bombardé des écoles, des hôpitaux, des infrastructures publiques.

C’est l’Etat Français enfin qui alimente en permanence les conflits à l’origine du massacre à Paris de vendredi soir, ainsi que ceux survenus en même temps à Bagdad et Beyrouth, qui ont sombré dans l’indifférence générale, la préférence nationale des victimes a parlé.

Depuis la fusillade qui a éclaté dans Paris, assortie de quelques détonations au stade de France, on voit fleurir des filtres Facebook pour mettre sur sa photo de profil le drapeau bleu-blanc-rouge.
Je sais que Facebook le propose spontanément, et je sais que ça part d’une bonne intention, vous savez, celles dont l’Enfer est pavé.

Parce que, vous voyez, c’est la France, ou plutôt l’Etat Français, qui est ouvertement soutenu à travers ce drapeau, qui est responsable de la situation dans laquelle nous sommes, en majeure partie.

Et où était votre drapeau Nigérian quand Al Quaeda y faisait 2 000 morts civiles, au début de l’année ? Où était votre drapeau Congolais quand le génocide y faisait 6 millions (!) de morts dans l’indifférence internationale généralisée ? Où était votre drapeau Palestinien quand Israël, soutenu par la France, intensifiait ses frappes sur la bande de Gaza à l’été 2014, faisant des milliers de morts civiles ? Elle était où, votre belle “humanité”, celle derrière laquelle vous vous planquez pour prendre le parti d’un Etat qui assassine à l’intérieur et en-dehors de ses frontières, les mêmes civils, les mêmes pères, les mêmes sœurs, les mêmes enfants que ceux qui sont tragiquement morts vendredi dernier ?

C’est tristement ironique de prétendre soutenir des civil-e-s mort-e-s dans un attentat en affichant indécemment les couleurs de la puissance militaire qui cause des milliers de morts civiles tous les ans partout dans le monde. Chaque mort est une tragédie insoutenable, qu’elle survienne en Cisjordanie, à Beyrouth, à Alep, à Alger, et quand vous affichez ainsi votre patriotisme envers un drapeau et un état militaire responsable de milliers d’actes semblables voire bien pires que celui de vendredi dernier, vous crachez allègrement sur toutes les victimes de ces attentats, sur toutes les victimes civiles, les mêmes que vous prétendez soutenir.

Toutes ces personnes qui prétendent défendre la paix, affichent les couleurs d’un pays en guerre ; un pays hypocrite qui ne sait pleurer les mort-e-s que chez lui, mais qui rejette en masse ses réfugié-e-s alors qu’iels fuient les mêmes terroristes que ceux qui ont attaqué Paris, comme c’est le cas de la Syrie, ou encore qu’iels fuient des pays bombardés par la France, comme c’est le cas de l’Afghanistan ; un pays qui instrumentalise les actes terroristes pour justifier son racisme et son islamophobie, dont les amalgames puants sont entretenus par les journaleux qui ne font définitivement plus leur boulot, alors que les musulman-e-s sont les premières victimes de la majorité des attaques terroristes dans le monde ; un pays qui n’ a pas hésité à faire défiler Netanyahu et Marine le Pen pour Charlie Hebdo et « la liberté d’expression ».

Enfin, mes camarades féministes, progressistes, de gauche ou encore plus à gauche, comment pouvez-vous ne pas voir le piège de la dépolitisation qui se referme sur nous ? Cette soudaine « solidarité nationale », cette injonction à « se serrer les coudes » y compris avec les pires raclures racistes, misogynes, homophobes, nationalistes que ce pays ait porté, contre lesquels nous luttons en temps ordinaires ; cette solidarité nationale factice qui laissera encore de côté cette frange oubliée de toute la France, la jeunesse des quartiers et de Banlieue, brisée, désoeuvrée et qui sombre, dans l’indifférence de tout le reste du pays, qui est laissée pour compte et pointée du doigt quand elle refuse de vouer allégeance à ce drapeau qui a souillé leur histoire, qui a détruit des familles, pendant et après la colonisation, cette partie de la France mise au rebut par ces élans de « solidarité nationale », cette même solidarité avec celles et ceux qui nous oppressent.

En ce lundi de gueule de bois nationale, je suis abasourdie par cette naïveté qui prépare l’entrée en force de la Marine en 2017, estomaquée par cette hypocrisie qui consiste à appeler « geste de solidarité » un élan patriote nationaliste, et à nommer « appel à la paix » l’apologie d’un pays guerrier, colonisateur, assassin. Personnellement, je n’ai plus la patience, je n’ai plus la patience ni pour votre naïveté, ni pour votre bien-pensance, ni pour vos œillères qui vous perdront ; je ne peux plus entendre un seul appel à l’unité aveugle avec les raclures que l’on combat, nous féministes, antifascistes, antispécistes ; je ne peux plus voir en peinture une seule injonction au calme et à l’entente cordiale avec la frange extrêmement bleue de ce pays.

Parce que cet attentat a eu lieu dans un quartier riche d’un pays riche, parce que sa population a le loisir d’en parler sur les réseaux sociaux, parce que d’autres pays dépensent de l’argent pour faire de jolies illuminations tricolores, parce que ça se passe en occident, au pied de chez nous, parce que ça aurait pu être nous-même, nous en parlons, et nous nous sentons enfin concerné-e-s par ce que d’autres vivent tous les jours, et pour beaucoup à cause de notre nation, à cause de notre armée ; parce que ça s’est passé au pied de chez nous, nous sommes pris de cet élan de solidarité nationale qui sert à exorciser notre peur, mais camarades par pitié, gardons la tête froide, gardons à l’esprit que ces attentats font du pain béni pour la désinformation d’extrême droite, la récupération à peu de frais, l’instrumentalisation, contre les musulman-e-s, contre les réfugié-e-s, à laquelle nous assistons ; en filigrane derrière ces drapeaux tricolores, se dessine un avenir bleu marine.

NB : A l’écriture de cet article, il me semble essentiel de préciser trois éléments :

  • Certaines personnes ont affiché un drapeau bleu-blanc-rouge alors qu’elles sont ressortissantes étrangères en France, notamment des réfugié-e-s ou ressortissant-e-s de pays musulmans, et ce dans le but de se désolidariser des actes terroristes avec lesquelles elles sont régulièrement amalgamées. Cet article ne les vise pas, et bien que je ne soutienne toujours pas l’initiative, la portée symbolique est bien différente et il est nécessaire d’en tenir compte.
  • Ce que nous critiquons, ce n’est évidemment pas le soutien aux victimes, ou à leurs familles, mais bien le drapeau en lui-même, pour ce qu’il représente, c’est-à-dire ce qui est exposé dans cet article. Afficher son soutien de façon apatriote est largement possible avec une image noire, une image de bougies ou de tour Eiffel.
  • La personne qui écrit cet article a échappé de *ça* aux fusillades de République et est bien consciente qu’elle aurait pu ne pas s’en sortir vivante, et cet article n’est pas un pied de nez à la mémoire des victimes, mais une critique politique de la portée de la montée de nationalisme sous couvert de solidarité nationale à laquelle nous assistons. Par ailleurs, il y a eu des musulman-e-s victimes de cet attentat, et c’est leur rendre un bien triste hommage que d’arborer cette photo de profil “en hommage aux victimes” quand on sait que le lendemain, des femmes voilées étaient refoulées de chez Zara parce qu’elles portaient un signe associé à l’Islam, victimes des amalgames, de la terreur colportée par les médias qui font le jeu du FHaine, portée par un pays qui s’embourbe dans son islamophobie institutionnalisée.

Être Charlie ou être féministe

Les faits

Le 7 Janvier dernier, un attentat sanglant était commis contre les caricaturistes responsables de « blasphème » pour avoir représenté le prophète musulman Muhammad. Revendiqués par l’état autoproclamé « Islamique » Daêsh, ainsi que par l’organisation terroriste Al Qaeda, les évènements survenus dans les locaux, et précisément visant la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, ont laissé tout le pays dans un état de choc bien compréhensible. Les terroristes auto-revendiqués « islamistes » (bien qu’ils ne soient représentatifs ni de l’Islam, ni des musulman-e-s) ont ouvert le feu à l’arme lourde sur les auteurs et autrices de ce qu’ils interprètent comme un blasphème, laissant un pays entier meurtri et sous le choc.

Pour la première fois depuis des années, la population se trouvant sur le territoire français, est rappelée à la réalité internationale. Les conséquences de conflits qui se déroulent à plusieurs milliers de kilomètres se répercutent concrètement dans notre pays que l’on croit « en paix ». Pour les résident-e-s du territoire, c’est un électrochoc, un rappel que la menace est réelle, présente, et que les terres occidentales ne sont guère à l’abri des conflits qui ravagent le proche comme le moyen Orient.

Et c’est une vague, une vague de protestation et de contestation nationale qui s’est soulevée, ce mois-ci, sous le slogan de ralliement « Je suis Charlie ». Spontanément (alors que malgré les ravages environnementaux, les expulsions d’élèvEs en cours de scolarité, les maltraitances envers les immigré-e-s, les sans-papier-e-s, les rroms et les prostituées, les agressions racistes et sexistes quotidiennes, les masses se soulèvent difficilement, par chez nous) le pays entier s’est rallié et uni pour célébrer le principe d’égalité et de liberté, du moins la liberté de ne pas se faire tirer dessus à l’arme lourde pour un dessin.

Cependant, il était à prévoir, et ça s’est produit, la récupération à des fins politiques, l’hypocrisie, la mauvaise foi. Le deuil national qui a suivi ces meurtres, commémoration nationale et légitime de la mémoire de jeunes gen-te-s innocent-e-s, indignation populaire face à la violence et l’injustice de leur mort, face à la barbarie, s’est soldé comme on pouvait le prévoir par un bal des hypocrites (coucou Netanyahou et MLP!), une récupération politique parfaitement opportuniste et insultante pour la mémoire des victimes.

On a vu, sourire en coin, rallier la cause de l’hebdomadaire, celles et ceux-là même qui lui faisaient des procès quelques mois auparavant. La frange conservatrice ainsi que le front national et son électorat, tous deux régulièrement pointés du doigt par Charlie Hebdo, se sont ironiquement solidarisés du mouvement de soutien, mettant pour une fois leur ego de côté pour se donner la main dans la haine des musulman-e-s.

Phallocrates croyants contre phallocrates athés

Mais il est un soutien à Charlie Hebdo bien pis que celui des droitard-e-s réactionnaires et des citoyen-ne-s bien pensant-e-s : le soutien des féministes. Arguant du motif pour lequel Charlie Hebdo a été attaqué, à savoir que la liberté d’expression, et surtout la liberté de critique des religions, est un cheval de bataille commun, elles se sont spontanément revendiquées du mouvement « Je suis Charlie », allant jusqu’à arborer la même photo de profil noire et blanche, et ce, y compris parmi les plus radicales. A l’heure où les Femen ont fait ressurgir le délit de blasphème en France, oublié depuis 1789 (!), la sphère féministe se sent particulièrement menacée par le spectre des obscurantismes. Se sentir concerné-e-s par cette attaque contre le journal Charlie est naturel et légitime, car elle remue les craintes d’une société qui a du mal à construire une laïcité saine, entre relativisme culturel et racisme institutionnel.

En effet s’il est une chose à craindre pour le droit des femmes, ce sont les religions et leurs disciples. Là-dessus toutes les féministes tombent d’accord, c’est la lutte contre l’ordre moral et religieux qui a permis les premières avancées féministes en termes de droits, et de libertés. C’est par le rejet de la religiosité que le progrès est arrivé et, par ces temps d’obscurantisme, c’est par la religion que la menace revient. Pourtant, si la laïcité était en soi un gage de féminisme, l’égalité aurait été inscrite dans le marbre de la constitution en 1789, année de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il n’en fut rien, et la raison est simple : les hommes luttent et acquièrent l’égalité pour eux-mêmes, la liberté pour eux-mêmes. Quand le droit de vote est devenu soi-disant “universel” (comprendre : le vote n’est plus censitaire), cette universalité se faisait sans les femmes. Il en va de même aujourd’hui : celleux qui se soulèvent contre l’ordre religieux ne sont pas les allié-e-s du féminisme, la liberté qu’ils défendent n’inclut pas la liberté des femmes.

Cependant, il serait bon que les féministes ne cèdent pas à la panique ni à l’effet de groupe, tant le piège est énorme. Si on peut se sentir légitimement menacé-e dans son intégrité physique et morale par de tels évènements, on ne peut pour autant effacer d’un revers de main le passif ouvertement misogyne et scandaleusement cynique du journal en question. Leurs dernières couvertures ont suscité de lourdes polémiques.

L’hebdomadaire s’est régulièrement illustré par son « humour » de dominant, notamment en se moquant des violences conjugales et de l’impunité des conjoints violents :

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En riant du sort des lycéennes enlevées par Boko Haram

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Ou encore en tournant en dérision la marchandisation du corps des femmes, le tout, teinté de racisme et d’homophobie

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Ces unes, parmi d’autres, décriées par les associations féministes et antiracistes, nous ont bien appris que pour le journal Charlie, il est normal et amusant de rire de l’oppression des femmes, et plus précisément des femmes opprimées par les mêmes obscurantistes qui les ont attaqués.

La problématique est essentielle, elle ne peut être occultée au motif de la cause nationale ou de la cause commune. On ne peut faire l’impasse sur de tels écarts misogynes et racistes décomplexés quand on connaît la difficulté pour les femmes d’avoir de la crédibilité et d’obtenir justice. En matière de viols, et de violences conjugales précisément. En faisant son humour et son business sur le mépris des femmes opprimées, Charlie Hebdo a manifesté qu’il appartenait à la classe dominante, et qu’il s’en revendiquait. Le mépris qu’il affichait pour les femmes en général et celles victimes de violences misogynes en particulier, devrait suffire à dissuader les féministes, et a fortiori les féministes radicales, de lui vouer leur soutien sans failles. La cause nationale est intrinsèquement liée à l’idéologie de la « nation » pour qui la liberté d’expression passe par la misogynie, le racisme et l’homophobie les plus criants. On vit dans un système patriarcal et raciste ; la solidarité nationale reste une solidarité envers ce système, et les féministes sont bien promptes à ranger leurs revendications dans leur poche pour donner la main aux patriarches dans le grand tintamarre médiatique (on appelle ça « hurler avec les loups »).
Médias et état policier ont été prompts à récupérer l’évènement à des fins populistes et électoralistes. Sous un seul mot d’ordre, celui de la cohésion nationale, tou-te le monde est fortement invité à « être Charlie ». Une véritable inquisition a été lancée, une traque à tou-te-s celles et ceux qui auraient le malheur de ne pas être Charlie : dénonciation à la police, accusations de faire l’apologie du terrorisme, soupçon de haute trahison. Et tout ce beau monde s’est jeté à corps perdu dans la gueule béante du loup. Si on n’est pas Charlie, on est un-e terroriste. Le monde est devenu binaire, les médias ont cloisonné le débat comme ils savent si bien le faire, laissant peu de place pour les voix dissidentes et les mouvements de protestation alternatifs.

Le monde est devenu binaire et les gen-te-s doivent choisir : être Charlie, ou être un-e traîtr-ess-e à la nation, un-e terroriste en puissance, un-e « islamiste » inavoué-e. A tel point qu’on en vient à faire des procès à des enfants, à les lyncher et les humilier au sein de leur école et à les trainer au commissariat, parce qu’ils ne sont pas Charlie. Quand on leur demande, ils ne savent même pas ce que « terroriste » veut dire. Voilà où on en est : ne pas reconnaître le droit de phallocrates racistes et privilégiés dans un système patriarcal et blanc, ne pas reconnaître leur droit de chier sur les opprimé-e-s ; ne pas vouloir se rallier à eux quand on est soi-même de la classe de celles et ceux qui se font chier dessus, c’est « faire l’apologie du terrorisme ». Et pourtant, cette dangereuse pensée unique devrait faire réfléchir celles et ceux qui se revendiquent de la « liberté d’expression » : c’est aussi la liberté de ne pas être d’accord avec vous. Quand je vois des (ex?) camarades scander haut et fort « Je suis Charlie » ou pire : « Je suis féministe donc je suis Charlie », j’ai envie de hurler. Ne voient-illes pas le gouffre béant qui s’ouvre sous leurs pieds, ne voient-illes pas l’éteau qui va se refermer ? Que si leur solidarité  envers l’hebdomadaire parte d’une bonne intention (dont l’enfer est pavé), celle-ci ne fait que diluer la cause féministe dans une idéologie prétendument “supérieure”, “plus importante”.

On a assisté à des aberrations visuelles et auditives, pour celles et ceux qui ont, comme moi, fébrilement allumé leur télé pour la première fois depuis des mois : des camions de CRS en file indienne, un défilé digne d’un quatorze juillet, ont été accueillis par des tonnerres d’applaudissements. Des hommes et des femmes de tous âges ont été interviewés, la majorité descendait dans la rue pour la première fois. Citation : « A 60 ans, je manifeste pour la première fois, parce que cette fois c’est toute l’humanité qui a été attaquée. » Voilà comment se résume l’affaire Charlie, voilà ce qui nous est martelé depuis deux semaines par tous les moyens. L’humanité toute entière, à travers cet attentat, aurait été attaquée. Quand Zyed Benna et Bouna Traoré étaient tués par la police en toute impunité, quand Boko Haram kidnappait des centaines de jeunes femmes parce qu’elles étudiaient, quand les frappes Israéliennes sur la bande de Gaza s’intensifiaient l’été dernier, l’humanité n’était-elle pas attaquée ? Quand on sait que, la même semaine, Boko Haram faisait deux mille morts au Nigeria, cette déferlante « citoyenne » frôle l’indécence.

Médias et politiques ont œuvré de concert, pour construire un sentiment factice d’unité et de cohésion nationale, élaboré à partir de la peur de l’autre et de la crainte du lendemain. Et en créant cette unité nationale, en organisant des minutes de silence dans les institutions publiques, en défilant dans les rues de Paris et de province, ils ont fabriqué deux camps, supposément opposés, chacun retranché dans ses positions : d’un côté le réseau dit « islamiste », composé notamment de Daâsh (l’état autoproclamé, à cheval sur l’Irak et la Syrie), Boko Haram et Al Qaeda, les deux principales organisations terroristes à ce jour ; de l’autre, les laïques, les démocrates, la République et ses citoyen.ne.s. Tou-te-s celleux qui se revendiquent contre la barbarie terroriste se doivent de se revendiquer du mouvement citoyen. Ce clivage volontairement et facticement binaire est largement utilisé pour maintenir un carcan idéologique autour de l’attaque contre Charlie : cette attaque est terroriste, dirigée contre la liberté d’expression, soit on est pour la liberté d’expression, soit on est contre, donc soit on est avec Charlie, soit on est avec les obscurantistes. Le raisonnement est simple, hermétique, facile. C’est « nous » contre « eux ». Dans cette logique simpliste, dire « Je ne suis pas Charlie » équivaut à dire « Ils l’ont bien mérité ».

Le sentiment de cohésion et de ralliement étant construit sur la peur du terrorisme, les féministes ne doivent surtout pas céder à la panique et rallier les rangs des soutiens à Charlie. En réalité, les femmes n’ont pas tant à craindre les attentats ponctuels de quelques fanatiques égarés ; elles ont bien plus à craindre du terrorisme quotidien, permanent, des hommes contre les femmes. Quand plus de deux cent femmes sont violées par jour, quand plus de deux cent femmes sont tuées par an, quand le harcèlement dans la rue est quotidien pour l’écrasante majorité d’entre noues, quand les catholiques réactionnaires veulent faire reculer nos droits chèrement conquis, le terrorisme est déjà là et bien présent. Et ce terrorisme-là n’est pas exercé par des barbus armés jusqu’aux dents et venus d’un monde fantasmagorique et lointain ; il est exercé par nos amis, nos frères, nos concitoyens, il est exercé par des hommes comme Wolinski ou Charb, il est exercé par Charlie Hebdo.

Encore une fois, dire que ce terrorisme-là, le terrorisme sexiste exercé par les laïcards misogynes, serait moins pire que le « vrai » terrorisme, celui des lance-roquettes et des kalashnikov, c’est dire que les morts des femmes valent moins que les morts des hommes.

En réalité il n’y a pas deux camps mais trois, et les féministes sont le troisième. Nous nous battons quotidiennement contre le réactionnisme religieux de ce pays et contre le machisme athée des gauchards virilistes, dont fait partie Charlie Hebdo. Les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis ; nous ne rallierons pas les misogynes athées sous prétexte qu’ils sont attaqués par des misogynes religieux. Nous avons également des ennemis communs avec le FN et pourtant nous ne votons pas FN.

Se battre aux côtés des machistes de gauche contre le terrorisme c’est accepter que ces mêmes machos exercent leurs privilèges en toute impunité quand ils ne sont pas eux-mêmes menacés. Quand Boko Haram enlevait des lycéennes, Charlie Hebdo se moquait d’elles. Maintenant que le même genre d’énergumènes attaque le journal, les féministes devraient les soutenir ? C’est trop facile et surtout, comme nous l’a enseigné l’histoire, beaucoup trop contre-productif. Les féministes sont seules, isolées et doivent le rester, sous peine d’être invisibilisées, reléguées à l’arrière-plan et leurs combats, dévalorisés comme ça a toujours été le cas.

De la réalité de la “cause commune” en terrain féministe

La réalité, la dure réalité de la lutte mixte, c’est qu’elle n’a jamais servi les femmes. C’était vrai en 1789, quand elles ont œuvré contre la royauté aux côtés des hommes, et qu’elles ont été « oubliées » de la Constitution (en réponse au machisme des révolutionnaires, Olympe de Gouges écrira en 1791 la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, donnant naissance au féminisme français moderne et prouvant, si c’était encore nécessaire, que si les hommes savent utiliser nos forces pour leurs luttes, ils sont bien moins enclins à partager leurs droits).

Le danger de la mixité, ce sont aussi les révoltes antiracistes aux Etats-Unis, à l’époque où les afro-américain-e-s discriminé-e-s institutionnellement ont revendiqué l’égalité des droits avec les blanc-he-s. Là aussi, cette égalité s’entendait sans les femmes : il s’agissait que les hommes noirs obtiennent les mêmes droits que les hommes blancs ; les femmes ont juste eu la possibilité de se battre aux côtés des hommes, pensant tirer leur part de récompense une fois que l’égalité a été conquise. Que nenni, les hommes de leur propre camp leur ont répondu en gros « Lol, t’as cru que la liberté et l’égalité c’était pour toi aussi ? Maintenant qu’on a gagné, qu’on est égaux entre hommes noirs et blancs, t’es mignonne tu vas me faire un sandwich. »

Le danger de la mixité, on l’a retrouvé aussi dans des révoltes plus récentes, entre 2010 et 2011 quand les mal-nommés « Printemps Arabes » se sont soulevés, on y a vu des centaines, puis des milliers de femmes descendre dans la rue aux côtés de leurs hommes. Ces femmes-là, par qui la révolution est arrivée, ont vite été rappelées à leur statut d’êtres inférieures : harcelées et violées par leurs propres camarades, reléguées au foyer dès la fin des manifestations, oubliées des constitutions qui s’en sont suivies.

On notera un paradoxe, celui de féministes qui ont refusé de se solidariser de la Palestine, l’été dernier. Les corps d’enfants déchiquetés, les femmes palestiniennes violées par les militaires du Mossad, ce n’est pas assez « crime contre l’humanité » pour que la belle France se soulève. Par contre, on a entendu des féministes outragées décrier les mouvements de soutien, parce qu’il y avait du sexisme et du virilisme. Ces mêmes féministes se retrouvent ironiquement sous la bannière « Je suis Charlie », aux côtés d’autres sexistes virilistes. Alors, quelle est leur excuse ? Que les machos auxquels elles s’allient sont athées ? Les machos athées frappent, violent et violentent autant les femmes que les machos croyants, pourtant.

La réalité c’est que la Palestine, c’est beaucoup plus loin que le 11ème arrondissement de Paris. Que quand les musulman-e-s de Palestine sont attaqué-e-s, on se sent moins directement concerné-e et visé-e que quand ce sont les locaux d’un journal de gauche.

De la “division” au sein de la lutte

Il faudrait ne pas « diviser » les forces de lutte. Tout le monde doit être Charlie sinon on « crée de la division ». Pourtant cette division était créée et même entérinée par ce même hebdomadaire, quand il faisait son beurre sur la misère et la discrimination des opprimé.e.s.

L’accusation de « diviser » a toujours été dirigée contre les féministes. Aujourd’hui des féministes reprochent à d’autres féministes de « diviser » les rangs, sans se rendre compte qu’elles mettent les deux pieds dans le plat servi par le gouvernement et les médias. Ce sont eux, qui ont intérêt à maintenir une unité nationale ; ce sont eux qui ont intérêt à ce que ce soit « eux » contre « nous ».

Reprocher aux féministes de diviser l’unité nationale en refusant d’être Charlie, c’est dire aux féministes que leur combat passe après. C’est leur dire que les femmes mortes tous les jours sous les coups de leurs conjoints sont moins importantes que les hommes morts sous le tir d’une arme à feu. C’est affirmer que le combat féministe est tout juste un loisir acceptable en temps de paix, mais qu’il doit être mis de côté quand le pays est menacé. C’est ce qui s’est produit tout au long de l’histoire, et qui se reproduit aujourd’hui. Le féminisme doit se rallier aux misogynes de gauche, sous prétexte qu’on serait tou.te.s contre le terrorisme. Oui nous sommes contre le terrorisme, mais nous ne sommes pas avec nos oppresseurs, pas avec ceux-là même qui gangrènent la gauche et les milieux militants, qui entretiennent le virilisme, qui font l’apologie de la misogynie et la défendent sous couvert d’ « humour ».

Ne vous laissez pas berner

Nou-e-s ne sommes pas des complotistes acharné-e-s, cependant il y a deux trois interrogations que nou-e-s souhaitons partager :

Ce mouvement de cohésion nationale, qui sert-il vraiment? Quand on voit les personnalités médiatiques qui ont mené la marche du 11 Janvier on est en droit de s’interroger sur leur légitimité à défendre la “liberté d’expression”. Quand on voit la côte de popularité de Hollande grimper de presque 50% en quelques jours, on peut décemment y voir un lien avec le fait que tout le pays, pour la première fois depuis tant d’années, s’est soudé comme un seul bloc.

Et quand on entend des gen-te-s dire “C’est Le Pen qui avait raison, il faut voter pour elle.” Quand les meurtres commis justifient le sur-armement policier, alors que ce sont les militant-e-s qui en subissent les dérives; enfin quand Valls, qui incarne à lui seul un concept unique, celui de ‘réactionnaire-de-gauche’, en appelle à l’ “Esprit du 11 Janvier”, Qu’en penser? Comment ne pas voir que l’étau se resserre, qu’il ne reste plus grand chose de la spontanéité initiale de l’initiative citoyenne, mais bien d’une manipulation politique qui vise à asseoir la légitimité de mesures qui n’auraient jamais pu être prises sans cet attentat?

Enfin, quand on voit des gamins de 8 ans trainés au commissariat puis au tribunal pour “Apologie du terrorisme” quand bien même ils ne connaissent pas le sens du mot ; quand on voit la recrudescence des agressions islamophobes (qui, elles aussi, visent en premier les femmes : c’est plus facile d’agresser une femme voilée enceinte qu’un barbu en qamis), on peut logiquement en conclure les forces qui sont à l’oeuvre dans ce mouvement de “solidarité” à l’échelle d’une nation.

Instrumentalisation, c’est le mot. L’attentat, pour quelque raison qu’il ait été commis (quoi qu’à mon sens la raison ne soit pas tant religieuse que politique), a été largement instrumentalisé à des fins malsaines : radicalisation de la pensée unique (nous contre eux); inquisition et délation de celleux qui ne se rangent pas à la majorité; recrudescence des agressions islamophobes; libération de la parole raciste et décomplexée.

(Edit : Le bourrage de crâne national a si bien marché, que j’ai vu récemment sur mon fil Facebook, des féministes retourner leur veste en défendant les caricatures de mauvais goût de Charlie Hebdo comme “non sexistes”, ces mêmes féministes qui, six mois auparavant, les incriminaient pour les mêmes raisons que moi. Voilà la manipulation : un attentat, et tout est oublié. On pleure leurs morts, on pleure moins celle de femmes dans l’anonymat de leur foyer, pourtant quotidiennes. Et émanant de “féministes”, ces dires sont encore plus graves ; elles ont dévoyé leur cause et mis des oeillères pour ne pas se rendre compte de leur propre incohérence.

A ces féministes-là, je leur demande si elles trouvent aussi que faire l’apologie du harcèlement sexuel, c’est leur définition de “liberté d’expression”

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Qu’est-ce qu’on va faire de nou-e-s?

Il serait profondément ironique que nou-e-s, féministes, militant-e-s de terrain, soyons taxé-e-s d’être à la solde des terroristes ou de leur idéologie. Nous luttons quotidiennement contre l’ordre moral, la religiosité et son implication (notamment celle de l’Eglise catholique, hein) dans la vie civile (prières de rue devant les centres d’avortement, manifestations homophobes, et autres débordements catholicistes dont personne ne s’émeut).

Mais nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, nou-e-s ne sommes pas Charlie.

Nou-e-s ne nous reconnaissions pas dans la ligne éditoriale de l’hebdomadaire, et nous ne grossirons pas les rangs de celles et ceux qui le soutiennent. Nou-e-s féministes radicales et antifascistes, affirmons que nous ne prendrons pas le parti de misogynes athées face aux misogynes fanatiques de la religion.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que la « liberté d’expression »  que défendait Charlie Hebdo, et celle que défendent ses soutiens, est celle que nous appelons entre nou-e-s, dans nos cercles, la « liberté d’excrétion ». Que cette « liberté » là même est celle que nous fustigeons quotidiennement, parce qu’elle n’est en réalité que peu subversive, se construit sur le dos des opprimé-e-s, et ne contribue qu’à légitimer, valider et entretenir l’oppression.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que ces couillocrates-là même qui luttent contre l’ordre moral et l’intégrisme religieux, luttent avant tout pour eux-mêmes et en perpétuant l’oppression patriarcale, car s’ils veulent enlever nos voiles, c’est pour nous voir en mini jupe et dans des films porno.

Nou-e-s, féministes radicales, n’oublions pas l’Histoire et ses enseignements, car le ralliement des femmes à des causes prétendument nationales ou mixtes n’a été qu’un subterfuge visant à utiliser nos forces pour les mettre au service de personnes qui nous méprisent. Les causes justes défendues au cours de l’histoire en mixité ont servi les hommes ; les libertés qu’ils en ont tirées n’ont jamais été mises au profit des femmes qui les ont aidées.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, n’oublions pas que l’écrasante majorité des soutiens à Charlie n’émanent pas des sphères droitardes ni dictatoriales, et qu’illes sont des citoyen-ne-s de bonne foi et berné-e-s par un mouvement qu’ils pensent populaire et spontané mais qui est, en réalité, soigneusement contrôlé et dirigé de façon à modeler les esprits et déformer le fond politique.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, refusons de diluer notre féminisme dans une cause prétendument supérieure, alors que nos soeurs sont chaque jour violées, tuées psychologiquement et physiquement par le terrorisme à grande échelle qu’on nomme joliment “patriarcat” et contre lequel personne ne s’émeut.

Nou-e-s, féministes radicales et antifascistes, refusons de céder à la pression de la majorité et, partant du principe qu’on est mieux seul-e-s que mal accompagné-e-s, refusons de nous ranger du côté de ceux qui nous oppressent quotidiennement, sous prétexte que nous avons un ennemi commun.

#NouesNeSommesPasCharlie